Asie

Lundi 16 janvier 2012 1 16 /01 /Jan /2012 19:09

 

Je m’appelle Koyash-Adja(1).

J’étais un homme jeune et pauvre, travaillant comme éleveur de rennes pour les riches membres de la tribu Sakha, sur les grandes prairies dégelées de la Yakoutie, en Sibérie, juste sous le cercle arctique. J’étais un Sakha-Uriangkhaï nomade ou Yakoute actuel. J’avais l’habitude de venir au village avec mon maître. Une séance chamanistique (kamlénie) allait avoir lieu dans la yourte principale au centre du village.

Le soleil terminait sa course...

 

Yaranga Koriak

Une yourte sibérienne

 

Porte avec svastiCroix tantraïque, blog2

Porte de la yourte

 

Je m’arrêtai un instant devant la porte de la yourte sur laquelle était brodée une grande croix ansée se terminant en volutes, aux branches décorées d’un lacet à un brin dessinant comme un arbre stylisé.

 

SvastiCroix tantraïque

SvastiCroix tangraïste

SvAstiKHA

  

Aux quatre angles étaient placées des croix coudées qui me rappelèrent celles que j’avais vues lors de la dernière grande fête tangraïste (Yssyakh(2)), gravée sur un poteau totémique (sergué) entourant la grande croix emblématique de notre religion sakha.

 

Croix tangraïque Sakha 2b

 Poteau sergué paré de la croix tangraïste et de svastikas

 

 

Elle-même se situait dans une croix coudées aux angles arrondis, lui servant de fond. Je me souviens encore de mon grand-père qui me disait que quiconque rentrait dans une yourte avec ce dessin sur la porte était protégé contre les mauvais esprits. Etait-ce un symbole solaire, cette « Roue-de-la-Vie » qui nous transporte tous, quoiqu’on fasse ?

 

Mon maître me fit comprendre qu’il était temps de rentrer dans la yourte. Je soulevai donc cette lourde peau servant de porte et entrai dans cette grande et vaste hutte conique aux parois en peau de renne. Il faisait sombre. Seul le faible foyer central éclairait la pièce en créant derrière les occupants qui étaient encore debout de grandes ombres venues d’un ailleurs pressenti.

Un par un, les gens arrivèrent et s’assirent le long du mur, les hommes à droite, les femmes à gauche.

Sur une plate-forme située au fond, on pouvait discerner le chaman (l’ojun) agenouillé, immobile, se concentrant, coiffé d’un bonnet fait de plumes d’oiseaux et vêtu d’un manteau de cérémonie (tanara(3)) en peau de vache auquel était accroché une multitude d’éléments en fer : disques, anneaux, boucles, plaques, ainsi que des cloches de cuivres (hobo(4)) et des représentations du squelette humain (ancêtres du chaman) et de ses entrailles. Sur la partie avant du manteau était cousu des images de soleil, de lune et d’étoiles. Parait-il que ces objets deviennent sacrés de par le contact que le chaman crée avec le monde des esprits. En retour, les esprits reconnaissent la sacralité de ces objets et « descendent » alors jusqu’au chaman, comme une reconnaissance.

 

 

 

yakut-shaman

Chaman yakoute

 

Devant lui, à plat, était posé un grand tambour légèrement ovale (un tüngur-düngür).

Sur ce tambour(5) était tracé deux lignes horizontales le coupant en trois et représentant l’univers dans son ensemble : le monde inférieur, la terre « du milieu » et le ciel (le monde « d’en-haut »).

Mon maître m’expliqua que le battement du tambour permet d’invoquer les esprits. Il me rappelait également que ce son répété est assimilé au son premier, celui du battement du cœur de la Mère nourricière, ainsi que de la Terre-Mère (iïe bor).

 

 

P1070711

...tel un oiseau toutes ailes déployées

 

Croisées sur la plaque de cuivre (l’ämägyat(6)) qui pendait contre sa poitrine, ses mains semblaient dessiner un oiseau toutes ailes déployées. Sur cette plaque, on y devinait, selon l’intensité du foyer, une silhouette d’homme gravée.

 

Le chaman se leva doucement, se plaça au centre de la pièce, demanda de l’eau qu’il bu, s’inclina en direction des quatre coins de la yourte (symbolisant les quatre orientations du monde) tout en crachant de l’eau sur le sol.

Puis, tout aussi lentement, le tambour sur la poitrine, il s’agenouilla en direction du sud qui mène au pays des Ancêtres. On jeta une poignée de crins blancs sur le feu qui l’éteignit quasiment. La pâle lueur des nuits de Printemps arctiques traversait la toile de la yourte permettant suffisamment de suivre les mouvements du chaman.

Tout était alors silencieux…

 

Brusquement il se leva, me faisant sursauter, et commença à battre doucement la peau tendue du tambour à l’aide d’une baguette en os de baleine et à chanter d’une voix plaintive. Puis, le rythme lancinant du tambour se fit de plus en plus rapide et fort comme le bruit d’une tempête approchant.

Dans les intonations de son chant, on pouvait percevoir des sons imitant le hurlement du loup, le grognement de l’ours, le glatissement de l’aigle, et les voix d’autres animaux : ses esprits-gardiens, ses doubles zoomorphes(7).

Ces voix semblaient provenir, tantôt du coin le plus proche de l’auditoire, tantôt du coin opposé, puis à nouveau du milieu de la yourte et ensuite du trou d’aération. On dit que les chamans versés dans cet art possèdent un pouvoir particulier dans la modulation vocale.

 

Le public présent dans la yourte à regarder le chaman prenait part à la cérémonie, en formant une sorte de chœur primitif. Leurs fréquentes exclamations participaient, et semblaient comme encourager les actions du chaman(8).

 

 

chamane

Costume d’un chamane, musée de Bagdarine, Bouriatie

Photo par Pavel Ageychenko

 

Le battement du tambour devint de plus en plus rigoureux pour atteindre son paroxysme dans un crescendo infini. Lui aussi semblait retentir de différents endroits : au-dessus des têtes, puis venant du sol, de derrière ou de devant le public recueilli. Le chaman se déplaçait en jouant de tous ces éléments de fer accrochés à son manteau répondant bruyamment à chacun de ses mouvements amples, brassant l’air, cherchant à dompter tout l’espace qui l’entourait tel Turuya(9), l’oiseau sacré.

Même quand il s’immobilisait brusquement, le balancement de tous ces pendants métalliques s’entrechoquant prolongeait ses gestes dans un contexte sonore irréel.

 

 

costume chamanique Yakoute

Costume chamanique Yakoute

 

Ses yeux étaient étranges, comme « brillant ». (Certains disent que les chamans ont la faculté de voir les « esprits » même dans l’obscurité.)

 

yakut-shaman-with-a-drum

 

Tout d’un coup, le chaman s’effondra de tout son long, en tombant sur le visage (ce qui est bon signe), complètement épuisé, la respiration haletante.

 

Puis il y eut un long moment de silence…

 

Son visage semblait dévasté et épuisé comme celui d’un vieil homme bien qu’il n’ait qu’une quarantaine d’années. Les mots incohérents qu’il prononça alors dans un débit effréné mais scandé étaient proférés par l’esprit convoqué qui, par son intermédiaire, annonçait que l’esprit néfaste (le kalau) qui apporta la maladie dans le village était, à présent, parti et qu’il ne reviendrait pas.

Les prières avaient été entendues

-la cérémonie était finie-

 

 

La nuit suivant cette séance chamanistique, mes songes furent imprégnés de visions troublantes, accompagnées de vibrations qui envahirent mon corps et mon âme jusqu’au levé du soleil. C’est comme si, par le biais de mes rêves, des esprits étaient venus me visiter et me parler d’autres mondes.

C’est la première fois que je ressentais cela !

 

Au matin, j’expliquai à mon maître ce qui m’était arrivé. Il ne dit mots mais acquiesça un sourire de compréhension.

Le jour même, mon maître et moi-même retournâmes dans notre village retiré de l’autre coté du grand lac gelé.

 

Peu de temps après cette cérémonie qui m’impressionna tant, je tombai très malade un mois durant pendant lequel je restai inconscient, presque immobile sans en connaître la cause. Parfois, je reprenais presque conscience, mais m’évanouissais à nouveau avant de recouvrer mes sens. « J’aurai dû mourir », m’expliqua-t-on, et pourtant...

Durant ce mois de torpeur, je devins aussi sec qu’une branche morte. Dans ma léthargie, je m’entendais psalmodier des chants venues de je ne sais où. Une fois, un esprit-oiseau m’apparu sous l’aspect d’une croix à quatre pales (la tête, les deux ailes et la queue) et, debout à quelques pas de là, un être me parla en ces mots : « Fabrique-toi un tambour et tout ce qui convient à un chaman. Bat le tambour et chante. Si tu es un homme ordinaire, il n’en sortira rien ; mais si tu es un chaman, tu ne seras plus ordinaire. »

Avais-je entendu mon animal-mère, mon ijä-kyl(10)?

 

oiseau-svastika

L’esprit-oiseau m’est apparu

 

Lorsque je repris connaissance, je découvris que j’étais maintenu par la tête et les pieds par mes amis qui me pensaient déjà mort, emporté par les esprits néfastes, les kekhn. Seul mon maître était confiant. Je m’agitais ostensiblement et hurlais sur différents tons avec des intonations variées dans la voix, comme les chamans ont coutume de le faire. J’exigeai immédiatement un tambour, et commença à le battre et à chanter. Je me sentais moitié mort, moitié ivre. Mon corps était ruisselant de sueur de la tête aux pieds. Les yeux fermés, j’entendis à nouveau cette voix protectrice qui me dit : « Si tu rencontres un malade, soigne-le».

Etais-je devenu un chaman blanc, un aïy-oïuna(11), un guérisseur des âmes perdues ou meurtries?...

 

 

Mon maître m’expliqua que je venais de «plonger», c’est-à-dire que mon âme erra dans les autres mondes, parlant avec les esprits pour leur demander conseil.

 

Je découvris, après un long apprentissage chamanistique(12) auprès d’un chaman plus âgé, et au fil des séances qui se succédèrent, que mon ämägyat, mon esprit-protecteur, l’oiseau-cruciforme, qui entre en communication avec moi lors de mes danses, ne peux entrer en moi tellement sa force est grande. Il se place donc à coté de moi pour venir à mon aide dans les moments critiques, ou à chaque fois que j’en ai besoin.

A partir de cet instant, je ne vois et n’entends que grâce à celui-ci.

On m’a dit qu’à ma mort, j’emporterai mon ämägyat avec moi, et nous nous unirons pour devenir créature céleste...

 

 

Notices :

 [1]. Koyash-Adja : Koyash (soleil) / Adja (croix)

Koyash est le dieu du soleil dans la mythologie turque. 

 

2. L’Yssvakh est la fête nationale Sakha qui a lieu pendant le solstice d’été. Elle est la plus grande fête de la Yakoutie. Elle est inaugurée par les chamans blancs qui effectuent les cérémonies tangraïstes avec les prières traditionnelles.

 

3. Le manteau, dans sa totalité est un tanara (manteau et accessoires). Il possède un pouvoir surnaturel, et devient alors protecteur pour celui qui le porte. Cela permet au chaman de voyager dans les mondes d’en-bas et d’en-haut pour rencontrer les esprits et traiter avec eux. Les Yakoutes l’appellent le « cheval du chaman ».

 

4. Cloches de cuivres sans battants suspendues sous le col du chaman de la taille d’un œuf de corbeau et comportant un dessin de tête de poisson dans la partie la plus fine.

 

5. L’âme de l’arbre, généralement du mélèze (symbolisant le Turu, l’arbre-du-monde) qui a permit de façonner le cadre du tambour, ainsi que celle du renne qui s’offrit au chasseur pour faire la peau tendue se retrouve dans cet instrument si cher au chaman. Ainsi l’esprit-arbre et l’esprit-animal acquérant une nouvelle vie, deviendront le « véhicule », la monture qui permettra au chaman de rejoindre l’inframonde pour communiquer avec les esprits.

Mais l’animal-tambour n’abrite pas que la seule âme de l’animal et de l’arbre, mais des esprits nombreux, ceux qui, rassemblés dans le tambour, le rendent si pesant au cours de la séance, ceux qui peuplent les accessoires métalliques, éventuellement les peintures de la peau.

 

Tous les esprits se réunissent à la voix de l’instrument, vibrant sous le battoir, la peau s’éveille elle-même et devient monture, cheval ou renne, pour emporter le chaman chez les esprits d’en bas ou auprès des divinités célestes.

 

En complet accord, pleinement solidaires, chaman et tambour parcourront ensemble les trois registres de l’univers, les six directions de l’espace, sans se limiter à la terre du milieu. Voyage à deux !

Un seul coursier, toujours infatigable, « sûr véhicule », « aile d’or », galopera, volera, plongera, participera sans relâche à l’œuvre salvatrice : repousser, pourchasser, vaincre la maladie et la mort.

 

6. L’ämägyat est une plaque de cuivre que le chaman attache sur sa poitrine. Elle est couverte d’un dessin d’homme.

L’ämägyat est aussi le nom attribué aux esprits protecteurs. Le chaman implore l’aide de ceux-ci, et ce n’est que quand ils descendent sur celui-ci que le chaman entame ses danses frénétiques. Le chaman ne voit et n’entend qu’à travers son ämägyat.

 

7. Les voix émissent sont des imitations de sons humains, surhumains, animaux, voire de tempêtes et de vents, ou d’un écho, et proviennent de tous les cotés de la pièce ; du dehors, d’en-haut et d’en bas. Toute la Nature se retrouve parfois représentée dans la yourte, siège de la kamlénie.

Parfois, le chaman ne comprend pas lui-même le langage qu’il utilise ; il est un intermédiaire entre le monde des esprits et celui des humains.

 

8. Sans l’intervention du public (ocitkolin / envoyer des appels en réponse), un chaman se considère incapable de pratiquer correctement son office.

Chez les esquimaux asiatiques, la femme et les autres membres de la famille forment une espèce de chœur, qui parfois saisit de temps en temps la mélodie et chante avec le chaman.

 

9. Chez les chamans Sakhas, la grue (appelée « Turuya ») est un oiseau emblématique venant souvent les visiter pendant leurs transes.

 

10. La vie du chaman est liée à cet animal-mère qu’il  ne pourra voir que trois fois durant toute sa vie de chaman : à la toute première transe, au milieu de sa carrière et juste avant sa mort.

Kyl se traduit par « animal sauvage, renne ». Même si les Sakha sont passé d’éleveurs de rennes à celui de chevaux, le nom de l’ijä-kyl en a gardé mémoire.

 

11. Chamans blancs

Les chamans blancs (aïy-oïuna) sont, dans le pays Sakha en très faible nombre par rapport aux chamans noirs (abassy-oïuna). Ils participent aux fêtes du printemps, aux cérémonies de mariage, aux rites de fertilisation et à la guérison des maladies. Le chaman blanc peut absorber les esprits des maladies, mais aussi s’emparer d’une âme en fuite pour la restituer à son propriétaire légitime.

Sur les manteaux des chamans blancs sont cousus des représentations de soleil, lune et étoiles (représentation du crépuscule qui règne dans le royaume des esprits), sur ceux des chamans noirs, des figures d’animaux, oiseaux et poissons (représentation des monstres censés peupler le pays des esprits).

 

Chaman noir

 Les chamans noirs sont des chamans guérisseurs. Les chamanes noirs font des sacrifices, prédisent l’avenir, invoquent les esprits et font des récits de leurs tribulations.

Ils étaient souvent à la fois des hypnotiseurs, des poètes et des chanteurs, capables dans le costume lourd de quinze kilos de sauter pendant leurs danses à une hauteur d’un mètre et demi, ils pouvaient avaler les charbons ardents, maîtrisaient l’art de prestidigitation, savaient soigner beaucoup de maladies.

 

12. Lors de cette période, le futur chaman doit apprendre à entrer en contact avec les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui vont jouer le rôle de protecteurs dans sa pratique chamanistique contre les esprits néfastes.

Il doit aussi apprendre à chanter, danser, jouer du tambour, réaliser divers tours, incluant la ventriloquie.

 

 

J'ai écris cette nouvelle après avoir lu ce livre :

« L’art en Sibérie »

de Valentina Gorbatcheva et Marina Federova

(Edition Parkstone International / 2008)

 

  couverture du livre

 

M'en inspirant, tout en laissant libre cours à mon imagination...

et en y incluant cet oiseau-svastika qui m'apparu lors d'une dure crise de téthanie,

ainsi que ce svastikône ressemblant à la croix tangraïque,

emblème du peuple yakoute.

 

23 nov 08, 13h30

Svastikône du 23 nov 08, 13h30

 

Croix de Tangra-Tengri

croix Tangraïque

Par Gil - Publié dans : Asie - Communauté : Chamanimisme
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 7 février 2011 1 07 /02 /Fév /2011 22:11

 

 

poisson-Tao

 


 

poisson

 

P1040893b 

à Christine

Par Gil - Publié dans : Asie - Communauté : Mandalas:Voyage dans le cercle
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 1 janvier 2011 6 01 /01 /Jan /2011 19:01

Les Nagas, chasseurs de tête

(article précédent " SvastikaNaga ")

 

« Les montagnes du nord de la Birmanie forment un vaste triangle où se rencontre l’Inde, le Tibet, la Chine et le Laos. D’où que l’on vienne, il n’existe pas de routes pour atteindre, à travers les jungles impénétrables, les hauts plateaux du pays ; seulement quelques sentiers muletiers, jalousement gardés par de nombreuses tribus aux apparences étranges et aux mœurs mal connues. Sur dix-huit millions de Birmans, la moitié se compose de ces tribus primitives : Shans, Katchins, Chins, Karens, Nagas, Kayahs, Padaoungs... Quelques-unes sont bouddhistes, d’autres animistes, d’autres encore partiellement converties au christianisme à une époque récente. Tout autre est la race proprement birmane, qui habite la fertile vallée de l’Irraouaddy, fleuve principal du pays. Cette vallée, c’est la fameuse « Terre d’Or », véritable grenier à riz de l’Asie, où vivent neuf millions de Birmans bouddhistes, qui ignorent presque tout de leurs voisins des montagnes, sinon qu’il faut se méfier d’eux...

« Le roi Shukapha en route vers l’Inde » dit une chronique birmane du XIIIe siècle « en traversant les domaines des tribus nagas ordonna la destruction de plusieurs villages, tua, pilla, et fit de nombreux esclaves. Les chefs furent coupés en morceaux, bouillis et mangés par les vainqueurs.» Depuis ce temps, les Nagas et d’autres tribus avaient voué une haine meurtrière aux rois birmans, qui, plus d’une fois, sous prétexte d’établir des traités de paix, invitèrent les chefs pour les assassiner. Les anglais, qui passèrent soixante et un ans (1824-1885) à conquérir le Royaume de Birmanie, ne parvinrent pas davantage à soumettre toutes les peuplades des montagnes ; en rendant son indépendance à la Birmanie, en 1947, ils lui ont légué trois territoires occupés par les tribus libres, celles des Nagas, des Kayahs et des Padaoungs, et à peine explorés puisque le pays naga est resté une tache blanche sur les cartes. Au cours de mes expéditions en Birmanie, en 1955 et 1957, je pus me rendre chez les Nagas, les Kayahs et au pays des femmes girafes ou Padaoungs ; je pus vivre parmi eux, les étudier, les aimer... Je leur consacre ce livre. »

  

 -Introduction du livre qui suit-



 

couverture livre-copie-1

 

 

AU PAYS DES FEMMES GIRAFES

 

Expéditions 1955 et 1957 en Birmanie de Vitold de Golish

assisté de Pierre de Arceluz.

Texte et photographies de Vitold de Golish

Éditions Arthaud (1958)

 

 P1040919

          P1040920

Territoire des Nagas, la tribu des chasseurs de tête

 

Expédition vers les tribus Nagas

-extraits-



« (...) Quand nous avons atteint le col, nous avons un moment hésité à poursuivre notre route avant le jour suivant. Dans deux heures, ce serait la nuit. J’ai fait quelques pas sur le sentier qui menait au village, prudemment, précédé par deux de nos guides. Sur la gauche, il y avait une piste à peine perceptible dans la broussaille qui semblait relier les arbres les uns aux autres. Un des guides, muni d’un bâton, a écarté les herbes, puis m’a montré la terre. A travers les ronces et les feuilles, toute une rangée de petits bâtonnets fichés obliquement dans le sol pointaient vers nous une extrémité qui paraissait coupée au rasoir. C’étaient des dards de bambou empoisonnés. Le guide ne me laissa pas le temps de prolonger ma méditation. « Celui qui tombe sur ces fléchettes, disposées en profondeur sur plusieurs rangées, m’expliqua-t-il, est inexorablement condamné. Même si les pluies ont dilué le poison, ces flèches sont si aiguës qu’elles pénètrent très profondément dans la chair et comme beaucoup d’entres elles sont munies d’encoches, il est presque impossible de les retirer sans opération.

-Ici, c’est la guerre, ou plutôt des combats entre tribus, me dit le guide, mais il y a autre chose : les morts qui errent dans la forêt, et font plier le destin des vivants sous le poids de dizaines de générations disparues. Ils tiennent plus de places ici que tous les vivants réunis. Ils ont leurs chemins, leurs lieux de repos, leurs clairières, tous endroits également interdits aux hommes, protégés par les fléchettes et les lances des guetteurs ; « le repos des morts vaut davantage que le repos des vivants », répétait déjà voici plus de deux mille ans le chœur de la tragédie grecque. Ici les morts appellent plus de sacrifices, de meurtres et de luttes que n’en réclame l’existence quotidienne.

 

 

P1040800 Cimetière naga

 

(...) Ces morts semblent venir à notre rencontre quelques pas plus loin. Une sorte de petite clairière entourée de pieux : le cimetière naga. Des pilotis plantés dans la terre supportent, à un mètre du sol, une plate-forme de tiges de bambou attachées les unes aux autres avec des lianes. Des branches vertes ou desséchées garnissent le tout à la manière d’un autel de la Fête-Dieu. Aux troncs, des trophées de chasse, des boucliers, des coupe-coupe rouillés ; c’est sur cette plate-forme que les Nagas déposent les cadavres, afin que leurs esprits puissent rejoindre la forêt, se perdre à nouveau dans la métamorphose de la création. Au moment ou nous découvrons ces cabanes mortuaires, des lances viennent se ficher en terre à nos pieds. Le guide me fait signe de ne pas bouger, et, un peu plus tard, deux guerriers nagas sortent de la forêt et s’arrêtent à quelques mètres de nous, le coupe-coupe à la main. Leurs armes tournoient comme les ailes d’un moulin. Sans s’avancer davantage, ils dansent devant nous une sorte de ballet. Leur agilité est extrême, presque féline. L’interprète les rassure sur mes intentions et montre derrière nous les mulets et les porteurs chargés de présents. Les deux guerriers cessent de brandir leurs lances. Ils échangent quelques propos avec le guide. L’espèce de bouclier qui protège leur sexe est à peu près leur seul costume.

 

  

P1040803

Simulacre d’intimidation

 

Tour à tour, il reflète l’image de la forêt, de la terre, la nôtre. Mais, comme le chef naga me l’expliquera plus tard, son rôle va bien au-delà de la simple protection. Dans la jungle, plus encore qu’en sa demeure, l’homme vit entouré d’esprits maléfiques, nourris de tous les morts en détresse qui peuplent les lieux interdits. Les puissances du mal, en leur extrême laideur, rôdent autour de ceux qui foulent la terre pourrie de la forêt.

 

 

P1040802

Jeunes guerriers nagas réalisant une danse rituelle

ancestrale leur apportant force et protection.

 

Devant les éclatantes pièces métalliques que les guerriers portent sur le ventre, véritables miroirs de la terreur, ces monstres découvrent leur propre image et, épouvantés, s’enfuient. C’est pourquoi tant de soins sont apportés à polir ces couvercles de cuivre qu’on frotte indéfiniment comme des bijoux, avec des herbes secrètes qui renforcent encore leur caractère protecteur (...)  »

Tout le reste de leur costume est empreint de la même magie qui relie à tout moment l’homme à la terre, la vie à la mort. Une ceinture ornée de coquillages, qui sont autant d’amulettes sacrées, tient en place la pièce métallique. La ceinture est serrée au maximum. Cette manière d’entourer le corps d’une fibre animale ou végétale pour conjurer les forces du mal se retrouve à peu près partout chez les primitifs, des indiens du Brésil aux aborigènes du plateau australien. La localisation physiologique du mal dans la partie inférieure du corps, qui se trouve en contact avec le sol ou vivent les forces des ténèbres, trouve sans doute son explication dans le sentiment de profonde dépendance que l’homme éprouve à l’égard de la terre. Ce voisinage forcé avec une terre chargée d’esprit infernaux peut expliquer le rôle que jouent chez les Nagas le culte des animaux qui par leur légèreté échappent au sort terrestre : la salamandre, le tigre, l’aigle.

  

P1040801

 Guerrier naga

 

Ces guerriers portent un casque en raphia tressé ; dans une main un bouclier en peau de buffle, dans l’autre une lance. Pour le moment j’essaie de suivre l’étrange colloque qui s’est établi entre mon guide et les chasseurs de têtes. Ceux qui sont devant nous sont visiblement des émissaires. Je ne lis rien sur leurs visages. Vont-ils jeter sur nous leurs lances pointées vers les buissons et s’évanouir comme ils sont venus ? Vont-ils s’avancer et échanger avec nous les présents de l’hospitalité ? Je les vois brusquement disparaître. Au même instant le silence de la forêt éclate comme une peau trop gonflée : le tam-tam.

 

 P1040807La vie du village naga est réglée par le tam-tam, véritable journal de la jungle, érigé sur la place principale du bourg à coté de l’arbre sacré. Seuls les hommes ont le droit de frapper cet énorme tronc de teck évidé, à l’aide de marteaux de bois et suivant un rythme correspondant à chaque événement : fauves, incendie, mort, chasse aux têtes, ennemies.

 

Ce sont d’abord des coups brefs, métalliques, dont l’écho me parait interminable et que chaque cime de l’énorme champignon forestier semble cueillir pour le porter plus loin. Puis le rythme s’accélère  jusqu’à se fondre en une mélopée qui devient un moment le chant même de l’eau, de l’air et de la terre. Plus tard, j’apprendrai que notre présence a été signalée depuis plusieurs jours et que sans nous en rendre compte, le moindre de nos déplacement était connu au village même quelques heures après. Mais je n’ai pas encore compris l’extraordinaire langage des tribus de la forêt, ni la rapidité avec laquelle cheminent, de hameau en hameau, de clairière en clairière, les nouvelles. « C’est le tam-tam qui donne l’alerte au village et rappelle les chasseurs de la forêt, les femmes qui sont aux champs ou les enfants qui mènent paître les bêtes », m’explique mon guide. Le conseil du village va se réunir sous l’arbre sacré tandis que les plus jeunes hommes revêtent leur tenue de combat.

« Y a-t-il du danger ? Je ne sais pas. De toute façon, s’ils veulent nous attaquer, nous avons peu de chances de nous en tirer. Nous ne les verrons pas venir et nous ne pouvons pas grand-chose contre leurs lances et leurs coupe-coupe. »

 

 

P1040805

Les Nagas sont aujourd’hui à peu près deux cent mille (en 1957), répartis dans une centaine de grands villages indépendants les uns des autres et généralement ennemis. Tandis que les femmes travaillent, les hommes s’entraînent au combat.

 

 

L’attente se prolonge, de plus en plus lourde. Toute la caravane, groupée derrière moi, est assise, silencieuse, le regard tourné vers la fumée qui monte dans l’air immobile. Je vois la lumière lentement se décomposer, blanchir, avant que la forêt ne tombe dans la nuit tropicale. Faut-il maintenant préparer notre campement nocturne, allumer des feux ?

Brusquement, cinq, dix, quinze Nagas sont autour de nous, le bouclier accroché à la ceinture, le coupe-coupe tourné vers le sol. Ils nous invitent au village et nous nous hâtons de les suivre sur le chemin desséché qui mène jusqu’aux premières demeures. Le sentier est en pente et nous arrivons rapidement à la limite des champs.

(...) Un pont de lianes entrecroisées long d’une vingtaine de mètres franchissait la rivière, tendu entre deux énormes souches. Mon guide se tourna vers moi et sourit. Les premiers villages ne devaient pas être loin. Au soir, montant lentement vers un col dénudé, nous entendons à plusieurs reprises les rugissements des tigres. « Les Nagas n’enterrent pas les morts, ils les exposent à quelque distance des maisons, aussi les tigres rôdent-ils souvent à proximité des cimetières. » me dit mon guide.

 

 

P1040922

Un village Naga

 

Au-delà du col, les premiers villages nagas. Ils s’étagent sur la pente d’une petite colline derrière laquelle, à perte de vue, écrasée sur l’immobilité du ciel blanc, s’étend la jungle. Les fumées montent lentement des maisons, pareilles à des meules de paille en forme de trapèze, tassées les unes à coté des autres, comme les éléments d’un jeu de construction. Nous sommes à quelques centaines de mètres des premières demeures. Je regarde mon guide. Comme moi il contemple la jungle, observe à la jumelle les hommes nus qui la peuplent. En d’autres temps, sur d’autres routes, j’ai rencontré des tribus sans doute aussi oubliées que celle-ci, jamais cependant je n’ai été saisi d’un tel sentiment de solitude. Les hommes et les femmes, à peu près nus, surgis de la préhistoire, semblent retranchés dans leur clairière comme entre les quatre murs d’un cachot. Presque à la limite des maisons, l’inextricable fouillis de la jungle s’étend jusqu’à la cime des montagnes.

 

P1040930

Couple Naga devant les totems plantés au centre du village.

 

(...) Dans la hutte du chef où nous accédons par une petite échelle, nous nous asseyons sur le plancher, les jambes croisées. On a apporté dans des sections de bambou la bière de riz dont l’amertume m’a d’abord dérouté. Mais n’était-ce pas là le premier signe de l’amitié échangée au pays des coupeurs de tête ? J’en ai donc bu plusieurs fois, chaleureusement, en regardant chacun de mes compagnons. Je les ai vu ensuite s’allonger et s’assoupir auprès du foyer où, tour à tour, les Nagas jetaient des bûches et des morceaux de bambou.

 

P1040924

 

 

(...) Terrassé par la fatigue et comme halluciné par l’étrange spectacle auquel je n’ai cessé d’être mêlé tout au long de cette journée, je me suis assoupi un instant. Je cherche des mains mon corps étendu sur la natte : je ne rêve pas, j’ouvre les yeux. Tout près de moi, attisant le feu, posant sur le foyer deux gros morceaux de bois, un homme complètement nu. D’autres hommes, des enfants, des femmes, dans un costume aussi léger, dorment à mes cotés. La flamme éclaire d’une lueur bleuâtre la paroi en bambou tressé de la cabane contre laquelle sont accrochés des coupe-coupe, des trophées d’animaux et des plaques que je suppose être des boucliers. Mon esprit engourdi réalise mal encore la familiarité nouvelle qui m’a jeté cette nuit sur les planches disjointes d’une hutte naga. Les lames des coupe-coupe brillent parfois d’un reflet incendiaire.

 

 

P1040928 avec tatouages

Les combats fréquents et meurtriers dépeuplent les villages... Les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes, mais elles ne s’en plaignent pas, car chaque victoire rapporte au village de nombreux bijoux pris sur les victimes, dont elles se parent avec fierté.

 

P1040804

Femme naga au tatouage frontal : singe stylisé assurant fécondité.

 

 

Séance de tatouage

 

P1040925

 

 

P1040926

 

 

P1040927

Il est d’usage de tatouer les jambes et le front des jeunes filles en âge de se marier. Les sorcières font pénétrer la teinture, suc d’une plante très rare, sous la peau, à l’aide d’une aiguille fichée au bout d’un bâtonnet. Les dessins géométriques sur les jambes préservent le corps des morsures de serpent et surtout de celles de Hla, le vampire légendaire qui se nourrit du sang des femmes.

 

Tous les textes et les photographies sont issus du livre présenté au début de l'article

Par Gil - Publié dans : Asie - Communauté : peuples d'hier et d'aujourd'hui
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Profil

  • Su-asti-Gil
  • Homme
  • art ethnologie symboles
  • Passionné d'ethnologie: croyances, symboles, chamans, rituels, sagesse tournant autour du Svastika originel.

Catégories

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés