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Su-asti-Gil

Su-asti-Gil

Peuples, symboles, croyances, rituels, animisme, ethnologie, chamans, tatouages, ancêtres, sagesse tournant autour du Svastika.

Publié le par Gil
Publié dans : #Asie

(Nouvelle écrite entre septembre 2011 et janvier 2012)

Je m’appelle Koyash-Adja(1).

J’étais un homme jeune et pauvre, travaillant comme éleveur de rennes pour les riches membres de la tribu Sakha, sur les grandes prairies dégelées de la Yakoutie, en Sibérie, juste sous le cercle arctique. J’étais un Sakha-Uriangkhaï nomade ou Yakoute actuel. J’avais l’habitude de venir au village avec mon maître. Une séance chamanistique (kamlénie) allait avoir lieu dans la yourte principale au centre du village.

Le soleil terminait sa course...

 

Yaranga Koriak

Une yourte sibérienne

 

Porte avec svastiCroix tantraïque, blog2

Porte de la yourte

 

Je m’arrêtai un instant devant la porte de la yourte sur laquelle était brodée une grande croix ansée se terminant en volutes, aux branches décorées d’un lacet à un brin dessinant comme un arbre stylisé.

 

SvastiCroix tantraïque

SvastiCroix tangraïste

SvAstiKHA

  

Aux quatre angles étaient placées des croix coudées qui me rappelèrent celles que j’avais vues lors de la dernière grande fête tangraïste (Yssyakh(2)), gravée sur un poteau totémique (sergué) entourant la grande croix emblématique de notre religion sakha.

 

Croix tangraïque Sakha 2b

 Poteau sergué paré de la croix tangraïste et de svastikas

 

 

Elle-même se situait dans une croix coudées aux angles arrondis, lui servant de fond. Je me souviens encore de mon grand-père qui me disait que quiconque rentrait dans une yourte avec ce dessin sur la porte était protégé contre les mauvais esprits. Etait-ce un symbole solaire, cette « Roue-de-la-Vie » qui nous transporte tous, quoiqu’on fasse ?

 

Mon maître me fit comprendre qu’il était temps de rentrer dans la yourte. Je soulevai donc cette lourde peau servant de porte et entrai dans cette grande et vaste hutte conique aux parois en peau de renne. Il faisait sombre. Seul le faible foyer central éclairait la pièce en créant derrière les occupants qui étaient encore debout de grandes ombres venues d’un ailleurs pressenti.

Un par un, les gens arrivèrent et s’assirent le long du mur, les hommes à droite, les femmes à gauche.

Sur une plate-forme située au fond, on pouvait discerner le chaman (l’ojun) agenouillé, immobile, se concentrant, coiffé d’un bonnet fait de plumes d’oiseaux et vêtu d’un manteau de cérémonie (tanara(3)) en peau de vache auquel était accroché une multitude d’éléments en fer : disques, anneaux, boucles, plaques, ainsi que des cloches de cuivres (hobo(4)) et des représentations du squelette humain (ancêtres du chaman) et de ses entrailles. Sur la partie avant du manteau était cousu des images de soleil, de lune et d’étoiles. Parait-il que ces objets deviennent sacrés de par le contact que le chaman crée avec le monde des esprits. En retour, les esprits reconnaissent la sacralité de ces objets et « descendent » alors jusqu’au chaman, comme une reconnaissance.

 

 

 

yakut-shaman

Chaman yakoute

 

Devant lui, à plat, était posé un grand tambour légèrement ovale (un tüngur-düngür).

Sur ce tambour(5) était tracé deux lignes horizontales le coupant en trois et représentant l’univers dans son ensemble : le monde inférieur, la terre « du milieu » et le ciel (le monde « d’en-haut »).

Mon maître m’expliqua que le battement du tambour permet d’invoquer les esprits. Il me rappelait également que ce son répété est assimilé au son premier, celui du battement du cœur de la Mère nourricière, ainsi que de la Terre-Mère (iïe bor).

 

 

P1070711

...tel un oiseau toutes ailes déployées

 

Croisées sur la plaque de cuivre (l’ämägyat(6)) qui pendait contre sa poitrine, ses mains semblaient dessiner un oiseau toutes ailes déployées. Sur cette plaque, on y devinait, selon l’intensité du foyer, une silhouette d’homme gravée.

 

Le chaman se leva doucement, se plaça au centre de la pièce, demanda de l’eau qu’il bu, s’inclina en direction des quatre coins de la yourte (symbolisant les quatre orientations du monde) tout en crachant de l’eau sur le sol.

Puis, tout aussi lentement, le tambour sur la poitrine, il s’agenouilla en direction du sud qui mène au pays des Ancêtres. On jeta une poignée de crins blancs sur le feu qui l’éteignit quasiment. La pâle lueur des nuits de Printemps arctiques traversait la toile de la yourte permettant suffisamment de suivre les mouvements du chaman.

Tout était alors silencieux…

 

Brusquement il se leva, me faisant sursauter, et commença à battre doucement la peau tendue du tambour à l’aide d’une baguette en os de baleine et à chanter d’une voix plaintive. Puis, le rythme lancinant du tambour se fit de plus en plus rapide et fort comme le bruit d’une tempête approchant.

Dans les intonations de son chant, on pouvait percevoir des sons imitant le hurlement du loup, le grognement de l’ours, le glatissement de l’aigle, et les voix d’autres animaux : ses esprits-gardiens, ses doubles zoomorphes(7).

Ces voix semblaient provenir, tantôt du coin le plus proche de l’auditoire, tantôt du coin opposé, puis à nouveau du milieu de la yourte et ensuite du trou d’aération. On dit que les chamans versés dans cet art possèdent un pouvoir particulier dans la modulation vocale.

 

Le public présent dans la yourte à regarder le chaman prenait part à la cérémonie, en formant une sorte de chœur primitif. Leurs fréquentes exclamations participaient, et semblaient comme encourager les actions du chaman(8).

 

 

chamane

Costume d’un chamane, musée de Bagdarine, Bouriatie

Photo par Pavel Ageychenko

 

Le battement du tambour devint de plus en plus rigoureux pour atteindre son paroxysme dans un crescendo infini. Lui aussi semblait retentir de différents endroits : au-dessus des têtes, puis venant du sol, de derrière ou de devant le public recueilli. Le chaman se déplaçait en jouant de tous ces éléments de fer accrochés à son manteau répondant bruyamment à chacun de ses mouvements amples, brassant l’air, cherchant à dompter tout l’espace qui l’entourait tel Turuya(9), l’oiseau sacré.

Même quand il s’immobilisait brusquement, le balancement de tous ces pendants métalliques s’entrechoquant prolongeait ses gestes dans un contexte sonore irréel.

 

 

costume chamanique Yakoute

Costume chamanique Yakoute

 

Ses yeux étaient étranges, comme « brillant ». (Certains disent que les chamans ont la faculté de voir les « esprits » même dans l’obscurité.)

 

yakut-shaman-with-a-drum

 

Tout d’un coup, le chaman s’effondra de tout son long, en tombant sur le visage (ce qui est bon signe), complètement épuisé, la respiration haletante.

 

Puis il y eut un long moment de silence…

 

Son visage semblait dévasté et épuisé comme celui d’un vieil homme bien qu’il n’ait qu’une quarantaine d’années. Les mots incohérents qu’il prononça alors dans un débit effréné mais scandé étaient proférés par l’esprit convoqué qui, par son intermédiaire, annonçait que l’esprit néfaste (le kalau) qui apporta la maladie dans le village était, à présent, parti et qu’il ne reviendrait pas.

Les prières avaient été entendues

-la cérémonie était finie-

 

 

La nuit suivant cette séance chamanistique, mes songes furent imprégnés de visions troublantes, accompagnées de vibrations qui envahirent mon corps et mon âme jusqu’au levé du soleil. C’est comme si, par le biais de mes rêves, des esprits étaient venus me visiter et me parler d’autres mondes.

C’est la première fois que je ressentais cela !

 

Au matin, j’expliquai à mon maître ce qui m’était arrivé. Il ne dit mots mais acquiesça un sourire de compréhension.

Le jour même, mon maître et moi-même retournâmes dans notre village retiré de l’autre coté du grand lac gelé.

 

Peu de temps après cette cérémonie qui m’impressionna tant, je tombai très malade un mois durant pendant lequel je restai inconscient, presque immobile sans en connaître la cause. Parfois, je reprenais presque conscience, mais m’évanouissais à nouveau avant de recouvrer mes sens. « J’aurai dû mourir », m’expliqua-t-on, et pourtant...

Durant ce mois de torpeur, je devins aussi sec qu’une branche morte. Dans ma léthargie, je m’entendais psalmodier des chants venues de je ne sais où. Une fois, un esprit-oiseau m’apparu sous l’aspect d’une croix à quatre pales (la tête, les deux ailes et la queue) et, debout à quelques pas de là, un être me parla en ces mots : « Fabrique-toi un tambour et tout ce qui convient à un chaman. Bat le tambour et chante. Si tu es un homme ordinaire, il n’en sortira rien ; mais si tu es un chaman, tu ne seras plus ordinaire. »

Avais-je entendu mon animal-mère, mon ijä-kyl(10)?

 

oiseau-svastika

L’esprit-oiseau m’est apparu

 

Lorsque je repris connaissance, je découvris que j’étais maintenu par la tête et les pieds par mes amis qui me pensaient déjà mort, emporté par les esprits néfastes, les kekhn. Seul mon maître était confiant. Je m’agitais ostensiblement et hurlais sur différents tons avec des intonations variées dans la voix, comme les chamans ont coutume de le faire. J’exigeai immédiatement un tambour, et commença à le battre et à chanter. Je me sentais moitié mort, moitié ivre. Mon corps était ruisselant de sueur de la tête aux pieds. Les yeux fermés, j’entendis à nouveau cette voix protectrice qui me dit : « Si tu rencontres un malade, soigne-le».

Etais-je devenu un chaman blanc, un aïy-oïuna(11), un guérisseur des âmes perdues ou meurtries?...

 

 

Mon maître m’expliqua que je venais de «plonger», c’est-à-dire que mon âme erra dans les autres mondes, parlant avec les esprits pour leur demander conseil.

 

Je découvris, après un long apprentissage chamanistique(12) auprès d’un chaman plus âgé, et au fil des séances qui se succédèrent, que mon ämägyat, mon esprit-protecteur, l’oiseau-cruciforme, qui entre en communication avec moi lors de mes danses, ne peux entrer en moi tellement sa force est grande. Il se place donc à coté de moi pour venir à mon aide dans les moments critiques, ou à chaque fois que j’en ai besoin.

A partir de cet instant, je ne vois et n’entends que grâce à celui-ci.

On m’a dit qu’à ma mort, j’emporterai mon ämägyat avec moi, et nous nous unirons pour devenir créature céleste...

 

 

Notices :

 [1]. Koyash-Adja : Koyash (soleil) / Adja (croix)

Koyash est le dieu du soleil dans la mythologie turque. 

 

2. L’Yssvakh est la fête nationale Sakha qui a lieu pendant le solstice d’été. Elle est la plus grande fête de la Yakoutie. Elle est inaugurée par les chamans blancs qui effectuent les cérémonies tangraïstes avec les prières traditionnelles.

 

3. Le manteau, dans sa totalité est un tanara (manteau et accessoires). Il possède un pouvoir surnaturel, et devient alors protecteur pour celui qui le porte. Cela permet au chaman de voyager dans les mondes d’en-bas et d’en-haut pour rencontrer les esprits et traiter avec eux. Les Yakoutes l’appellent le « cheval du chaman ».

 

4. Cloches de cuivres sans battants suspendues sous le col du chaman de la taille d’un œuf de corbeau et comportant un dessin de tête de poisson dans la partie la plus fine.

 

5. L’âme de l’arbre, généralement du mélèze (symbolisant le Turu, l’arbre-du-monde) qui a permit de façonner le cadre du tambour, ainsi que celle du renne qui s’offrit au chasseur pour faire la peau tendue se retrouve dans cet instrument si cher au chaman. Ainsi l’esprit-arbre et l’esprit-animal acquérant une nouvelle vie, deviendront le « véhicule », la monture qui permettra au chaman de rejoindre l’inframonde pour communiquer avec les esprits.

Mais l’animal-tambour n’abrite pas que la seule âme de l’animal et de l’arbre, mais des esprits nombreux, ceux qui, rassemblés dans le tambour, le rendent si pesant au cours de la séance, ceux qui peuplent les accessoires métalliques, éventuellement les peintures de la peau.

 

Tous les esprits se réunissent à la voix de l’instrument, vibrant sous le battoir, la peau s’éveille elle-même et devient monture, cheval ou renne, pour emporter le chaman chez les esprits d’en bas ou auprès des divinités célestes.

 

En complet accord, pleinement solidaires, chaman et tambour parcourront ensemble les trois registres de l’univers, les six directions de l’espace, sans se limiter à la terre du milieu. Voyage à deux !

Un seul coursier, toujours infatigable, « sûr véhicule », « aile d’or », galopera, volera, plongera, participera sans relâche à l’œuvre salvatrice : repousser, pourchasser, vaincre la maladie et la mort.

 

6. L’ämägyat est une plaque de cuivre que le chaman attache sur sa poitrine. Elle est couverte d’un dessin d’homme.

L’ämägyat est aussi le nom attribué aux esprits protecteurs. Le chaman implore l’aide de ceux-ci, et ce n’est que quand ils descendent sur celui-ci que le chaman entame ses danses frénétiques. Le chaman ne voit et n’entend qu’à travers son ämägyat.

 

7. Les voix émissent sont des imitations de sons humains, surhumains, animaux, voire de tempêtes et de vents, ou d’un écho, et proviennent de tous les cotés de la pièce ; du dehors, d’en-haut et d’en bas. Toute la Nature se retrouve parfois représentée dans la yourte, siège de la kamlénie.

Parfois, le chaman ne comprend pas lui-même le langage qu’il utilise ; il est un intermédiaire entre le monde des esprits et celui des humains.

 

8. Sans l’intervention du public (ocitkolin / envoyer des appels en réponse), un chaman se considère incapable de pratiquer correctement son office.

Chez les esquimaux asiatiques, la femme et les autres membres de la famille forment une espèce de chœur, qui parfois saisit de temps en temps la mélodie et chante avec le chaman.

 

9. Chez les chamans Sakhas, la grue (appelée « Turuya ») est un oiseau emblématique venant souvent les visiter pendant leurs transes.

 

10. La vie du chaman est liée à cet animal-mère qu’il  ne pourra voir que trois fois durant toute sa vie de chaman : à la toute première transe, au milieu de sa carrière et juste avant sa mort.

Kyl se traduit par « animal sauvage, renne ». Même si les Sakha sont passé d’éleveurs de rennes à celui de chevaux, le nom de l’ijä-kyl en a gardé mémoire.

 

11. Chamans blancs

Les chamans blancs (aïy-oïuna) sont, dans le pays Sakha en très faible nombre par rapport aux chamans noirs (abassy-oïuna). Ils participent aux fêtes du printemps, aux cérémonies de mariage, aux rites de fertilisation et à la guérison des maladies. Le chaman blanc peut absorber les esprits des maladies, mais aussi s’emparer d’une âme en fuite pour la restituer à son propriétaire légitime.

Sur les manteaux des chamans blancs sont cousus des représentations de soleil, lune et étoiles (représentation du crépuscule qui règne dans le royaume des esprits), sur ceux des chamans noirs, des figures d’animaux, oiseaux et poissons (représentation des monstres censés peupler le pays des esprits).

 

Chaman noir

 Les chamans noirs sont des chamans guérisseurs. Les chamanes noirs font des sacrifices, prédisent l’avenir, invoquent les esprits et font des récits de leurs tribulations.

Ils étaient souvent à la fois des hypnotiseurs, des poètes et des chanteurs, capables dans le costume lourd de quinze kilos de sauter pendant leurs danses à une hauteur d’un mètre et demi, ils pouvaient avaler les charbons ardents, maîtrisaient l’art de prestidigitation, savaient soigner beaucoup de maladies.

 

12. Lors de cette période, le futur chaman doit apprendre à entrer en contact avec les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui vont jouer le rôle de protecteurs dans sa pratique chamanistique contre les esprits néfastes.

Il doit aussi apprendre à chanter, danser, jouer du tambour, réaliser divers tours, incluant la ventriloquie.

 

 

J'ai écris cette nouvelle après avoir lu ce livre :

« L’art en Sibérie »

de Valentina Gorbatcheva et Marina Federova

(Edition Parkstone International / 2008)

 

  couverture du livre

 

M'en inspirant, tout en laissant libre cours à mon imagination...

et en y incluant cet oiseau-svastika qui m'apparu lors d'une dure crise de téthanie,

ainsi que ce svastikône ressemblant à la croix tangraïque,

emblème du peuple yakoute.

 

23 nov 08, 13h30

Svastikône du 23 nov 08, 13h30

 

Croix de Tangra-Tengri

croix Tangraïque

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