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Su-asti-Gil

Su-asti-Gil

Peuples, symboles, croyances, rituels, animisme, ethnologie, chamans, tatouages, ancêtres, sagesse tournant autour du Svastika.

Publié le par Gil
Publié dans : #Asie

Les Nagas, chasseurs de tête

(article précédent " SvastikaNaga ")

 

« Les montagnes du nord de la Birmanie forment un vaste triangle où se rencontre l’Inde, le Tibet, la Chine et le Laos. D’où que l’on vienne, il n’existe pas de routes pour atteindre, à travers les jungles impénétrables, les hauts plateaux du pays ; seulement quelques sentiers muletiers, jalousement gardés par de nombreuses tribus aux apparences étranges et aux mœurs mal connues. Sur dix-huit millions de Birmans, la moitié se compose de ces tribus primitives : Shans, Katchins, Chins, Karens, Nagas, Kayahs, Padaoungs... Quelques-unes sont bouddhistes, d’autres animistes, d’autres encore partiellement converties au christianisme à une époque récente. Tout autre est la race proprement birmane, qui habite la fertile vallée de l’Irraouaddy, fleuve principal du pays. Cette vallée, c’est la fameuse « Terre d’Or », véritable grenier à riz de l’Asie, où vivent neuf millions de Birmans bouddhistes, qui ignorent presque tout de leurs voisins des montagnes, sinon qu’il faut se méfier d’eux...

« Le roi Shukapha en route vers l’Inde » dit une chronique birmane du XIIIe siècle « en traversant les domaines des tribus nagas ordonna la destruction de plusieurs villages, tua, pilla, et fit de nombreux esclaves. Les chefs furent coupés en morceaux, bouillis et mangés par les vainqueurs.» Depuis ce temps, les Nagas et d’autres tribus avaient voué une haine meurtrière aux rois birmans, qui, plus d’une fois, sous prétexte d’établir des traités de paix, invitèrent les chefs pour les assassiner. Les anglais, qui passèrent soixante et un ans (1824-1885) à conquérir le Royaume de Birmanie, ne parvinrent pas davantage à soumettre toutes les peuplades des montagnes ; en rendant son indépendance à la Birmanie, en 1947, ils lui ont légué trois territoires occupés par les tribus libres, celles des Nagas, des Kayahs et des Padaoungs, et à peine explorés puisque le pays naga est resté une tache blanche sur les cartes. Au cours de mes expéditions en Birmanie, en 1955 et 1957, je pus me rendre chez les Nagas, les Kayahs et au pays des femmes girafes ou Padaoungs ; je pus vivre parmi eux, les étudier, les aimer... Je leur consacre ce livre. »

  

 -Introduction du livre qui suit-



 

couverture livre-copie-1

 

 

AU PAYS DES FEMMES GIRAFES

 

Expéditions 1955 et 1957 en Birmanie de Vitold de Golish

assisté de Pierre de Arceluz.

Texte et photographies de Vitold de Golish

Éditions Arthaud (1958)

 

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Territoire des Nagas, la tribu des chasseurs de tête

 

Expédition vers les tribus Nagas

-extraits-



« (...) Quand nous avons atteint le col, nous avons un moment hésité à poursuivre notre route avant le jour suivant. Dans deux heures, ce serait la nuit. J’ai fait quelques pas sur le sentier qui menait au village, prudemment, précédé par deux de nos guides. Sur la gauche, il y avait une piste à peine perceptible dans la broussaille qui semblait relier les arbres les uns aux autres. Un des guides, muni d’un bâton, a écarté les herbes, puis m’a montré la terre. A travers les ronces et les feuilles, toute une rangée de petits bâtonnets fichés obliquement dans le sol pointaient vers nous une extrémité qui paraissait coupée au rasoir. C’étaient des dards de bambou empoisonnés. Le guide ne me laissa pas le temps de prolonger ma méditation. « Celui qui tombe sur ces fléchettes, disposées en profondeur sur plusieurs rangées, m’expliqua-t-il, est inexorablement condamné. Même si les pluies ont dilué le poison, ces flèches sont si aiguës qu’elles pénètrent très profondément dans la chair et comme beaucoup d’entres elles sont munies d’encoches, il est presque impossible de les retirer sans opération.

-Ici, c’est la guerre, ou plutôt des combats entre tribus, me dit le guide, mais il y a autre chose : les morts qui errent dans la forêt, et font plier le destin des vivants sous le poids de dizaines de générations disparues. Ils tiennent plus de places ici que tous les vivants réunis. Ils ont leurs chemins, leurs lieux de repos, leurs clairières, tous endroits également interdits aux hommes, protégés par les fléchettes et les lances des guetteurs ; « le repos des morts vaut davantage que le repos des vivants », répétait déjà voici plus de deux mille ans le chœur de la tragédie grecque. Ici les morts appellent plus de sacrifices, de meurtres et de luttes que n’en réclame l’existence quotidienne.

 

 

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Cimetière naga

 

(...) Ces morts semblent venir à notre rencontre quelques pas plus loin. Une sorte de petite clairière entourée de pieux : le cimetière naga. Des pilotis plantés dans la terre supportent, à un mètre du sol, une plate-forme de tiges de bambou attachées les unes aux autres avec des lianes. Des branches vertes ou desséchées garnissent le tout à la manière d’un autel de la Fête-Dieu. Aux troncs, des trophées de chasse, des boucliers, des coupe-coupe rouillés ; c’est sur cette plate-forme que les Nagas déposent les cadavres, afin que leurs esprits puissent rejoindre la forêt, se perdre à nouveau dans la métamorphose de la création. Au moment ou nous découvrons ces cabanes mortuaires, des lances viennent se ficher en terre à nos pieds. Le guide me fait signe de ne pas bouger, et, un peu plus tard, deux guerriers nagas sortent de la forêt et s’arrêtent à quelques mètres de nous, le coupe-coupe à la main. Leurs armes tournoient comme les ailes d’un moulin. Sans s’avancer davantage, ils dansent devant nous une sorte de ballet. Leur agilité est extrême, presque féline. L’interprète les rassure sur mes intentions et montre derrière nous les mulets et les porteurs chargés de présents. Les deux guerriers cessent de brandir leurs lances. Ils échangent quelques propos avec le guide. L’espèce de bouclier qui protège leur sexe est à peu près leur seul costume.

 

  

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Simulacre d’intimidation

 

Tour à tour, il reflète l’image de la forêt, de la terre, la nôtre. Mais, comme le chef naga me l’expliquera plus tard, son rôle va bien au-delà de la simple protection. Dans la jungle, plus encore qu’en sa demeure, l’homme vit entouré d’esprits maléfiques, nourris de tous les morts en détresse qui peuplent les lieux interdits. Les puissances du mal, en leur extrême laideur, rôdent autour de ceux qui foulent la terre pourrie de la forêt.

 

 

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Jeunes guerriers nagas réalisant une danse rituelle

ancestrale leur apportant force et protection.

 

Devant les éclatantes pièces métalliques que les guerriers portent sur le ventre, véritables miroirs de la terreur, ces monstres découvrent leur propre image et, épouvantés, s’enfuient. C’est pourquoi tant de soins sont apportés à polir ces couvercles de cuivre qu’on frotte indéfiniment comme des bijoux, avec des herbes secrètes qui renforcent encore leur caractère protecteur (...)  »

Tout le reste de leur costume est empreint de la même magie qui relie à tout moment l’homme à la terre, la vie à la mort. Une ceinture ornée de coquillages, qui sont autant d’amulettes sacrées, tient en place la pièce métallique. La ceinture est serrée au maximum. Cette manière d’entourer le corps d’une fibre animale ou végétale pour conjurer les forces du mal se retrouve à peu près partout chez les primitifs, des indiens du Brésil aux aborigènes du plateau australien. La localisation physiologique du mal dans la partie inférieure du corps, qui se trouve en contact avec le sol ou vivent les forces des ténèbres, trouve sans doute son explication dans le sentiment de profonde dépendance que l’homme éprouve à l’égard de la terre. Ce voisinage forcé avec une terre chargée d’esprit infernaux peut expliquer le rôle que jouent chez les Nagas le culte des animaux qui par leur légèreté échappent au sort terrestre : la salamandre, le tigre, l’aigle.

  

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 Guerrier naga

 

Ces guerriers portent un casque en raphia tressé ; dans une main un bouclier en peau de buffle, dans l’autre une lance. Pour le moment j’essaie de suivre l’étrange colloque qui s’est établi entre mon guide et les chasseurs de têtes. Ceux qui sont devant nous sont visiblement des émissaires. Je ne lis rien sur leurs visages. Vont-ils jeter sur nous leurs lances pointées vers les buissons et s’évanouir comme ils sont venus ? Vont-ils s’avancer et échanger avec nous les présents de l’hospitalité ? Je les vois brusquement disparaître. Au même instant le silence de la forêt éclate comme une peau trop gonflée : le tam-tam.

 

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La vie du village naga est réglée par le tam-tam, véritable journal de la jungle, érigé sur la place principale du bourg à coté de l’arbre sacré. Seuls les hommes ont le droit de frapper cet énorme tronc de teck évidé, à l’aide de marteaux de bois et suivant un rythme correspondant à chaque événement : fauves, incendie, mort, chasse aux têtes, ennemies.

 

Ce sont d’abord des coups brefs, métalliques, dont l’écho me parait interminable et que chaque cime de l’énorme champignon forestier semble cueillir pour le porter plus loin. Puis le rythme s’accélère  jusqu’à se fondre en une mélopée qui devient un moment le chant même de l’eau, de l’air et de la terre. Plus tard, j’apprendrai que notre présence a été signalée depuis plusieurs jours et que sans nous en rendre compte, le moindre de nos déplacement était connu au village même quelques heures après. Mais je n’ai pas encore compris l’extraordinaire langage des tribus de la forêt, ni la rapidité avec laquelle cheminent, de hameau en hameau, de clairière en clairière, les nouvelles. « C’est le tam-tam qui donne l’alerte au village et rappelle les chasseurs de la forêt, les femmes qui sont aux champs ou les enfants qui mènent paître les bêtes », m’explique mon guide. Le conseil du village va se réunir sous l’arbre sacré tandis que les plus jeunes hommes revêtent leur tenue de combat.

« Y a-t-il du danger ? Je ne sais pas. De toute façon, s’ils veulent nous attaquer, nous avons peu de chances de nous en tirer. Nous ne les verrons pas venir et nous ne pouvons pas grand-chose contre leurs lances et leurs coupe-coupe. »

 

 

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Les Nagas sont aujourd’hui à peu près deux cent mille (en 1957), répartis dans une centaine de grands villages indépendants les uns des autres et généralement ennemis. Tandis que les femmes travaillent, les hommes s’entraînent au combat.

 

 

L’attente se prolonge, de plus en plus lourde. Toute la caravane, groupée derrière moi, est assise, silencieuse, le regard tourné vers la fumée qui monte dans l’air immobile. Je vois la lumière lentement se décomposer, blanchir, avant que la forêt ne tombe dans la nuit tropicale. Faut-il maintenant préparer notre campement nocturne, allumer des feux ?

Brusquement, cinq, dix, quinze Nagas sont autour de nous, le bouclier accroché à la ceinture, le coupe-coupe tourné vers le sol. Ils nous invitent au village et nous nous hâtons de les suivre sur le chemin desséché qui mène jusqu’aux premières demeures. Le sentier est en pente et nous arrivons rapidement à la limite des champs.

(...) Un pont de lianes entrecroisées long d’une vingtaine de mètres franchissait la rivière, tendu entre deux énormes souches. Mon guide se tourna vers moi et sourit. Les premiers villages ne devaient pas être loin. Au soir, montant lentement vers un col dénudé, nous entendons à plusieurs reprises les rugissements des tigres. « Les Nagas n’enterrent pas les morts, ils les exposent à quelque distance des maisons, aussi les tigres rôdent-ils souvent à proximité des cimetières. » me dit mon guide.

 

 

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Un village Naga

 

Au-delà du col, les premiers villages nagas. Ils s’étagent sur la pente d’une petite colline derrière laquelle, à perte de vue, écrasée sur l’immobilité du ciel blanc, s’étend la jungle. Les fumées montent lentement des maisons, pareilles à des meules de paille en forme de trapèze, tassées les unes à coté des autres, comme les éléments d’un jeu de construction. Nous sommes à quelques centaines de mètres des premières demeures. Je regarde mon guide. Comme moi il contemple la jungle, observe à la jumelle les hommes nus qui la peuplent. En d’autres temps, sur d’autres routes, j’ai rencontré des tribus sans doute aussi oubliées que celle-ci, jamais cependant je n’ai été saisi d’un tel sentiment de solitude. Les hommes et les femmes, à peu près nus, surgis de la préhistoire, semblent retranchés dans leur clairière comme entre les quatre murs d’un cachot. Presque à la limite des maisons, l’inextricable fouillis de la jungle s’étend jusqu’à la cime des montagnes.

 

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Couple Naga devant les totems plantés au centre du village.

 

(...) Dans la hutte du chef où nous accédons par une petite échelle, nous nous asseyons sur le plancher, les jambes croisées. On a apporté dans des sections de bambou la bière de riz dont l’amertume m’a d’abord dérouté. Mais n’était-ce pas là le premier signe de l’amitié échangée au pays des coupeurs de tête ? J’en ai donc bu plusieurs fois, chaleureusement, en regardant chacun de mes compagnons. Je les ai vu ensuite s’allonger et s’assoupir auprès du foyer où, tour à tour, les Nagas jetaient des bûches et des morceaux de bambou.

 

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(...) Terrassé par la fatigue et comme halluciné par l’étrange spectacle auquel je n’ai cessé d’être mêlé tout au long de cette journée, je me suis assoupi un instant. Je cherche des mains mon corps étendu sur la natte : je ne rêve pas, j’ouvre les yeux. Tout près de moi, attisant le feu, posant sur le foyer deux gros morceaux de bois, un homme complètement nu. D’autres hommes, des enfants, des femmes, dans un costume aussi léger, dorment à mes cotés. La flamme éclaire d’une lueur bleuâtre la paroi en bambou tressé de la cabane contre laquelle sont accrochés des coupe-coupe, des trophées d’animaux et des plaques que je suppose être des boucliers. Mon esprit engourdi réalise mal encore la familiarité nouvelle qui m’a jeté cette nuit sur les planches disjointes d’une hutte naga. Les lames des coupe-coupe brillent parfois d’un reflet incendiaire.

 

 

P1040928 avec tatouages

Les combats fréquents et meurtriers dépeuplent les villages... Les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes, mais elles ne s’en plaignent pas, car chaque victoire rapporte au village de nombreux bijoux pris sur les victimes, dont elles se parent avec fierté.

 

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Femme naga au tatouage frontal : singe stylisé assurant fécondité.

 

 

Séance de tatouage

 

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Il est d’usage de tatouer les jambes et le front des jeunes filles en âge de se marier. Les sorcières font pénétrer la teinture, suc d’une plante très rare, sous la peau, à l’aide d’une aiguille fichée au bout d’un bâtonnet. Les dessins géométriques sur les jambes préservent le corps des morsures de serpent et surtout de celles de Hla, le vampire légendaire qui se nourrit du sang des femmes.

 

Tous les textes et les photographies sont issus du livre présenté au début de l'article

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maïté milliéroux 15/02/2011 20:05



bonjour


grace à votre visite sur mon blog je découvre le votre avec beaucoup d'intérêt . Passionnant ! merci de votre passage ...moi aussi je reviendrai vous rendre visite car votre blog m'inspire pour
de nouvelles créations


maïté



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